LA PROXIMITE A L'EPREUVE DES TECHNOLOGIES DE LA COMMUNICATION

LA PROXIMITE A L'EPREUVE DES TECHNOLOGIES DE LA COMMUNICATION
LA PROXIMITE A L'EPREUVE DES TECHNOLOGIES DE LA COMMUNICATION

Sous la direction de Alain Rallet et André Torre
Coll. : « Géographies en liberté»
ISBN : 978-2-296- 04340-41; Prix 21,50 ¤ ; 238 pages


La diffusion massive de l'Internet et des technologies de communication modifie-t-elle la géographie des activités et de la population ? Faut-il encore être physiquement proche pour se coordonner, interagir, alors que les possibilités de communiquer à distance s'accroissent sans cesse ? Les réseaux de communication interrogent le besoin de proximité, car la proximité n'est plus seulement physique ou géographique. Elle peut aussi s'établir par des supports virtuels.

Certains auteurs, pour qui l'espace physique ne compterait plus, ont imprudemment soutenu la thèse de la fin de la distance. Mais l'espace existe encore. Les réseaux de communication, qui facilitent les interactions à distance, ne suppriment pas pour autant la nécessité de relations de face à face, entre personnes privées comme entre ingénieurs et commerciaux.

Ecrits par des économistes, des géographes et des aménageurs, les textes réunis dans cet ouvrage analysent les relations entre TIC et espace géographique. On examine tout d'abord le rythme auquel ces technologies sont adoptées par les entreprises, selon leur localisation et les transformations qu'elles induisent dans les relations entre les entreprises. Puis on s'interroge sur leur impact sur la distribution des produits et les structures commerciales. On termine par leurs liens aux processus de développement régional.

TABLE DES MATIERES

Introduction : Etre proche est-il encore nécessaire à l'heure d'Internet ?

Alain Rallet, André Torre

Partie I
Vers une nouvelle géographie des relations inter-entreprises ?


Chapitre I - Proximité à l'égard du client et compétences de la firme
José Victor Bontempo, Pascal Ughetto

Chapitre II - Proximités et logiques modulaires dans l'automobile et l'aéronautique : vers une convergence des modèles d'approvisionnement
Vincent Frigant, Damien Talbot

Chapitre III - La Diffusion des TIC au sein des espaces ruraux : une analyse des entreprises industrielles rurales françaises
Danielle Galliano, Pascale Roux, Nicolas Soulié


Partie II
TIC et proximités dans la distribution des biens et des services


Chapitre IV - La notion de proximité dans l'organisation des déplacements pour motifs d'achats : nouveaux comportements, nouveaux services, nouvelles régulations
Laetitia Dablanc, Erwan Ségalou

Chapitre V - Internet et relation commerciale : vers de nouvelles mobilités ?
Claire Charbit, Alain Rallet

Chapitre VI - Proximité et localisation intramétropolitaine des services marchands
Anne Aguilera

Chapitre VII - Les territoires des chauffeurs livreurs
Céline Cholez


Partie III
TIC et développement régional


Chapitre VIII - TIC et polarisation intra-métropolitaine en Ile de France : Coordination économique et enracinement social
Denis Carré

Chapitre IX - Les Entreprises du Multimédia en Ile-de-France
Vincent Gollain

Chapitre X - TIC et convergence régionale : quelles recommandations normatives issues de la théorie de l'agglomération ?
Flora Bellone


INTRODUCTION

ETRE PROCHE EST-IL ENCORE NECESSAIRE A L'HEURE D'INTERNET ?

ALAIN RALLET , ANDRÉ TORRE


La contrainte de proximité géographique est-elle levée par la diffusion massive des technologies de l'information et de la communication et notamment d'Internet ?

Formulée ainsi, la question peut sembler naïve et relever de « l'imaginaire technologique » qui accompagne chaque grande rupture technologique à ses débuts (Flichy, 2001, Coutard, 2001). On a ainsi annoncé la fin de la géographie (O'Brien, 1992), des distances (Cairncross, 2001), ou des villes, puisque les TIC paraissent favoriser la dispersion des activités dans l'espace géographique. Ce discours sur une "nouvelle géographie", celle de l'époque d'Internet, s'est aussi vite effondré que celui sur la "nouvelle économie" face aux réalités économiques et sociales. Mais sa force évocatrice reste intacte et il resurgit, sous des formes renouvelées, à chaque nouveau domaine d'extension du processus de numérisation des activités : après le télétravail des années 90, le e-commerce, le e-learning, la e-santé, la firme virtuelle...

Si cette thèse renait sans cesse de ses cendres, c'est parce que deux grandes idées structurent "l'imaginaire géographique" d'Internet : le monde virtuel pensé comme substitut du monde physique tout d'abord et l'éclatement à distance des relations de proximité ensuite. Réunies, les deux propositions débouchent sur une assertion récurrente : les réseaux de télécommunication substitueraient des relations virtuelles à distance à des relations de proximité physique ou géographique.

Concernant la première idée, les travaux des chercheurs ont clairement fait apparaître la complémentarité du monde physique et du monde virtuel et non l'annulation de l'un par l'autre, même s'il existe des formes (limitées) de substitution de communication à distance à des déplacements (Savy, 1999). En effet, la plupart des interactions virtuelles impliquent des contacts physiques à un moment ou à un autre de l'interaction. Pour analyser l'impact des TIC et d'Internet sur la géographie économique des activités, il faut donc partir de l'hypothèse d'une complémentarité des relations virtuelles et des relations physiques et étudier la manière dont cette complémentarité restructure les implantations physiques qui supportent les activités économiques, leurs localisations mais aussi leurs fonctions.

La seconde idée - l'éclatement à distance des relations de proximité - est tout aussi contestable : Internet ne sert pas qu'à entrer en relation avec des agents lointains mais se révèle tout autant utile à la communication avec des agents proches, confirmant une caractéristique bien connue du monde traditionnel des télécoms (plus on est proche, plus on se téléphone), ce qui permet d'expliquer la prépondérance du trafic local (75%) dans le chiffre d'affaires des opérateurs. Internet agrandit certes l'échelle géographique des interactions socio-économiques mais il permet aussi d'intensifier les relations locales. En soi, le réseau est géographiquement neutre : l'envoi d'un e-mail à ses voisins de bureau ne diffère pas de l'envoi d'un e-mail à un interlocuteur lointain. Mais comme, toutes choses égales par ailleurs, on communique davantage avec ses voisins qu'avec des gens éloignés, la communication électronique supporte surtout des échanges entre gens proches .

Afin d'éclairer les liens entre les diverses formes de proximité et les TIC et Internet, on mettra ici en avant quatre points :
- le renforcement des processus d'agglomération
- le déplacement des contraintes logistiques de la longue à la courte distance
- l'extension de la disjonction spatiale à d'autres activités que la production
- une nouvelle conception de la mobilité


I- LE RENFORCEMENT DES PROCESSUS D'AGGLOMERATION

Supposons que les TIC permettent de desserrer la contrainte de proximité géographique pour réaliser telle ou telle coordination (une relation client/fournisseur, un travail en coopération, une fourniture de services...). Avec Internet, deux unités A (un client) et B (un fournisseur) peuvent plus facilement s'identifier mutuellement, prendre des informations sur le partenaire, réaliser une transaction en ligne, dématérialiser la transmission des documents commerciaux, interpénétrer leurs systèmes d'information pour déclencher des ordres de réapprovisionnement et routiniser leurs échanges ultérieurs. A et B peuvent être aussi deux unités de R&D appelées à co-produire ensemble des connaissances. La contrainte de proximité géographique serait a priori plus forte dans ce domaine en raison du caractère tacite de certaines connaissances, seulement partageables en situation de co-présence physique. Mais l'argument n'est pas entièrement convaincant car, d'une part, les technologies ont évolué, facilitant de plus en plus les interactions informelles nécessaires au partage de connaissances tacites, et, d'autre part, la co-présence physique n'implique pas nécessairement une co-localisation permanente des unités mais ce que nous avons appelé une proximité géographique temporaire au travers du déplacement des personnes (Rallet et Torre, 2005). On doit admettre que la coordination à distance se développe, y compris pour des activités intensives en connaissances comme la R&D (Gallié, 2005 ; Gallaud et Torre, 2004).

Le développement de la coordination à distance permet de disperser des activités dans l'espace géographique car deux unités partenaires qui étaient géographiquement proches peuvent choisir de s'éloigner et interagir à distance grâce aux TIC. Néanmoins on constate que la concentration géographique des activités se poursuit, au travers notamment de la métropolisation. Comment alors concilier le desserrement de la contrainte de proximité géographique pour réaliser une transaction ou une tâche et la métropolisation croissante des activités ? Ou plus paradoxalement encore : le desserrement de cette contrainte ne favorise t-il pas la concentration géographique des activités ?

Une première série de réponses porte sur l'activité considérée. Tout d'abord, la contrainte de proximité pour la transaction ou la tâche n'est pas levée si celle-ci implique un partage de connaissances tacites fortement enracinées dans le territoire local, quel que soit l'objet de la connaissance (know-who, know-what, know-how...). Toutes les connaissances tacites n'ont pas cette caractéristique. Ainsi en matière de know-how, les connaissances tacites sont plutôt connaissance commune à une échelle très large (internationale) dans le monde de la recherche alors qu'elles le sont à une échelle plus réduite dans certains mondes des affaires. La possibilité de partager à distance des connaissances tacites dépend en effet de la force de ce que nous avons appelé la proximité organisée, ici les réseaux interpersonnels et le partage des représentations (Rallet et Torre, 2005). Ensuite, même si la coordination entre deux unités éloignées A et B s'effectue à distance via la mobilité complémentaire des informations (TIC) et des personnes (déplacements), l'existence d'économies externes internes à l'industrie (économies de localisation (Izard, 1960) ou de type MAR (Marshall-Arrow-Rohmer)) peut justifier l'agglomération de l'unité A, non avec l'unité B, mais avec d'autres unités de la même industrie. On connaît ces facteurs d'agglomération : marché du travail, informations et connaissances spécialisées formant un bien public local, dynamique entrepreneuriale locale... sans compter les effets localisés des politiques publiques territorialisées comme les « pôles de compétitivité » spécialisés.

Une seconde série d'arguments porte sur les relations de l'activité considérée avec les autres activités et plus généralement l'environnement urbain. A l'existence d'indivisibilités spatiales (l'agglomération permet de partager des grands équipements tels les n½uds de transport ou les universités) s'ajoutent les économies d'urbanisation ou économies à la Jacobs (1969). Concernant les échanges d'information jouent un effet densité et un effet variété (Guillain et Huriot, 2000). L'effet densité tient aux nombreux contacts que favorise la métropolisation et l'effet variété à la plus grande facilité de trouver les informations recherchées en milieu diversifié.

La baisse des coûts de transfert dans l'espace induite par les TIC a donc le même effet que la baisse des coûts de transport (un point soulevé dès 1995 par Krugman et Venables): elle tend à favoriser la concentration géographique via les effets renforcés des autres facteurs d'agglomération. Ainsi, la coordination à distance s'accroît avec les TIC mais elle sert surtout à relier des unités situées dans des pôles urbains et qui bénéficient des externalités de proximité liées à leur localisation. Il en résulte une économie d'archipels (Veltz, 200) ou de flux (Castells, 2002), c'est-à-dire un ensemble de pôles urbains reliés par les réseaux de transport et de télécom.


II- LA TYRANNIE DE LA COURTE DISTANCE

L'économie actuelle se caractérise par la capacité non seulement de transporter à faible coût des volumes importants de produits et d'informations grâce aux réseaux de transport et de télécom mais aussi de piloter les flux physiques par les flux informationnels au moyen d'une logistique perfectionnée. Transporter des produits ou des informations sur de longues distances ne pose plus guère de problèmes sauf pour certains biens ou services particuliers. La concentration des flux de produits et d'informations sur de grandes artères de communication permet de bénéficier d'économies d'échelle tandis que la logistique pilote adéquatement l'acheminement des produits.

Les contraintes physiques réapparaissent dans la courte distance pour deux raisons.

Tout d'abord, l'économie des réseaux est très différente dans la courte distance car les flux ne peuvent plus être massifiés pour être transportés sur de grandes artères. La capillarité des réseaux à leur extrémité implique la dispersion du trafic sur de nombreuses voies. Le coût unitaire de transport ou de communication augmente. Ainsi, dans le transport des biens physiques, les problèmes logistiques sont maintenant concentrés dans la desserte finale sous le double effet de la disparition des économies d'échelle et d'une organisation industrielle qui accroît les marges des gros transporteurs amont par réduction de celle des petits transporteurs aval. Le coût du « dernier kilomètre » est particulièrement renforcé dans les zones de forte densité urbaine en raison de la congestion. Pour les réseaux de télécom, il en va de même : le problème n'est pas tant d'amener le haut débit jusqu'à une zone géographique donnée (sauf si elle est très à l'écart des grands axes de circulation) que de desservir l'ensemble des ménages et entreprises localisés dans la zone. C'est vrai aujourd'hui pour les réseaux de fibre optique, qu'il est très coûteux de prolonger jusqu'au domicile des ménages.

En second lieu, le processus de dématérialisation des biens et services numérisés a son envers. Il permet certes de transmettre des biens et des services par Internet mais la dématérialisation est rarement totale, surtout dans le cas des services. La télésurveillance permet de superviser à distance des bâtiments mais elle est inopérante s'il n'existe pas sur place une équipe prête à intervenir avec des moyens matériels. Par ailleurs, la performance n'est pas d'être capable de superviser à distance mais de coupler une capacité d'intervenir rapidement sur place à la supervision. De la même façon, le télé-enseignement implique des regroupements fréquents des élèves pour être efficace et la télé-santé une offre médicale locale capable d'interpréter les conseils donnés à distance. La dé-territorialisation (ou virtualisation) de certains aspects des services implique la territorialisation d'autres aspects. L'offre de télé-services a dès lors pour obstacle principal la mise en ½uvre d'infrastructures et de ressources humaines de proximité complémentaires à la partie virtualisée du service. C'est souvent l'absence de ces ressources physiques et humaines et leur coût qui bloquent le développement des télé-services.

Dans une économie de réseau, la proximité géographique revêt de l'importance parce qu'elle est à la fois coûteuse et stratégique. Coûteuse pour les raisons que l'on vient d'examiner. Stratégique parce que, dans une économie partiellement dématérialisée où le prestataire de services n'est plus en contact direct avec le consommateur, le maintien d'une relation de proximité devient un actif stratégique. La banque en ligne se développe mais l'agence bancaire reste un instrument privilégié pour vendre des services à valeur ajoutée, i.e. impliquant des interactions complexes. La mise à distance du service implique la nécessité de re-créer une zone de contact physique, de face à face.


III- L'EXTENSION DE LA DISJONCTION SPATIALE A D'AUTRES ACTIVITES QUE LA PRODUCTION

La disjonction dans l'espace géographique des fonctions caractérisant un processus économique concernait jusqu'ici principalement les activités productives. C'est ce qui fut appelé la division spatiale du travail dans les années 70 (Aydalot, 1981). A l'époque, des chercheurs (Planque, 1983) avaient relevé que la forme prise par la division spatiale du travail (dissociation spatiale des fonctions de conception et de fabrication) n'aurait pu avoir lieu sans la diffusion du téléphone. Depuis, le développement des moyens de communication et de transport associé à la recherche d'avantages comparatifs localisés (coûts salariaux, proximité des marchés ou de sources de connaissances...) ont décuplé la division spatiale du travail dans l'industrie grâce à la modularisation de la production Les firmes implantent des établissements dans un certain nombre de pays non pour servir le marché de ces pays comme dans les années 60 et 70 mais pour y réaliser des modules, parties du produit, dont la localisation dépend des ressources offertes par les régions ou pays au regard des inputs requis par ces modules.

Les TIC et Internet étendent le processus de disjonction spatiale aux activités de service. Les différentes étapes de réalisation des services sont concernées, la production comme la distribution.

Examinons d'abord la production. Biens immatériels, les services sont principalement composés d'inputs informationnels par nature numérisables et transmissibles par Internet. Divisés en modules, ces inputs peuvent être alors produits en des lieux différents. La disjonction spatiale des modules est d'autant plus forte que la division du travail peut être définie précisément ex-ante et ne nécessite pas d'ajustements mutuels fréquents pendant la réalisation des modules. C'est le cas de la production de programmes informatiques génériques mais aussi des activités de back office dans les activités administratives, la banque, l'assurance... ou des call centers de type taylorien (Puel, 2001). L'industrialisation de la production des services passe par la décomposition modulaire de l'activité et la localisation des modules dans les zones qui offrent les avantages requis (coûts salariaux, capital humain...) sous certaines contraintes (comme la langue ou le décalage des fuseaux horaires pour certaines activités).

Plus novateur encore est l'impact sur la distribution des services. Les activités de service sont traditionnellement caractérisées par une forte unité de lieu : le service est généralement produit là où il est consommé. Cela tient à la nature des services dont la production n'est pas séparable de la consommation. Les services peuvent être ambulants, c'est-à-dire que le prestataire se déplace jusqu'au consommateur lorsqu'ils ne sont pas co-localisés. A l'inverse, le consommateur se déplace vers le prestataire quand celui-ci doit recourir à un équipement fixe. Mais il y a unité de lieu dans tous les cas. Les TIC et Internet permettent de disjoindre la production et la consommation de certains services sous la forme des télé-services : télé-surveillance, télé-enseignement, télé-santé, télé-assistance aux personnes... Internet n'a pas inventé les télé-services. La Vente par Correspondance (VPC rebaptisée aujourd'hui Vente à Distance) date de la seconde moitié du 19ème siècle tandis que le télé-enseignement s'est développé depuis la seconde guerre mondiale. De même pour le télé-divertissement qu'est la télévision. Mais Internet introduit une co-présence beaucoup plus forte entre individus éloignés que les médias antérieurs et permet aux acteurs économiques de développer leurs dons d'ubiquité. Ni les pigeons voyageurs, ni les volutes de fumée, première forme optique du télégraphe, ni les moyens de communication plus modernes de l'information (télégraphe électrique, téléphone, fax ou la lourde télématique) n'avaient institué une telle co-présence. La radio et la télévision non plus car ce sont des modèles de communication broadcast non interactifs.

La possibilité d'offrir des services à distance repose sur trois caractéristiques d'Internet : la nature multimédia de la communication, l'interactivité et un coût ne dépendant pas de la distance. Ces trois caractéristiques facilitent la restitution du service à distance. Toutefois, comme on l'a indiqué plus haut, le service n'est pas totalement dématérialisable. Il continue d'impliquer une forme de présence physique du prestataire auprès du consommateur : équipe d'intervention rapide pour la surveillance et l'assistance, offre médicale locale pour la santé, présence d'enseignants ou de tuteurs pour l'enseignement...

C'est pourquoi il convient plutôt de parler d'hybridation que de virtualisation des services. Les services peuvent être décomposés en un ensemble hybride de fonctions qui les unes sont dématérialisables, les autres continuent d'impliquer des infrastructures physiques et des ressources humaines de proximité. Dans le cas de la télé-surveillance, la supervision des installations est effectuée à distance mais l'intervention implique un dispositif physique de proximité. Pour le télé-enseignement, la transmission du cours se fait à distance mais les aspects complexes de l'interactivité entre enseignants et enseignés sont plus efficacement gérés au travers du face à face. Pour la télé-santé, un examen peut être réalisé à distance mais doit être contrôlé localement, etc.

L'hybridation des supports de la distribution des services, la possibilité d'ubiquité, introduisent des schémas spatiaux plus complexes que la simple mise à distance de services produits en un lieu et consommés en un autre.

L'exemple du commerce électronique est à cet égard intéressant car plus avancé que les autres. L'utilisation des TIC dans la distribution entraîne une hybridation du commerce qui devient un mixte de relations virtualisées et d'infrastructures physiques. La commande peut se faire en ligne et la livraison à domicile ou dans des points relais (schéma de la distribution directe). Les TIC peuvent encore être utilisées pour rabattre les clients dans les magasins ou au sein des magasins pour ajouter un catalogue virtuel aux produits physiquement exposés, remplir des fonctions de conseil et d'aide à l'achat, réduire la surface de vente proprement dite et développer des zones d'activités ludiques en lien ou non avec les produits vendus... Elles peuvent être aussi mobilisées, à domicile ou dans le magasin, pour automatiser des opérations routinières et réserver le contact physique avec les clients aux services à valeur ajoutée (cas de la banque). Nombreuses, les combinaisons hybrides s'ajusteront à la nature des commerces et aux stratégies poursuivies.

La grande nouveauté introduite par les TIC est qu'elles permettent de décomposer finement des fonctions commerciales qui étaient jusque là très intégrées (apporter l'information, négocier le prix, conseiller, payer, livrer...) et de les ré-assembler au travers de combinaisons infrastructures physiques / supports virtuels à géométrie variable selon les stratégies poursuivies. Elles font éclater l'unité de lieu (et de temps) qui caractérisait l'achat en magasin en favorisant la disjonction spatiale des fonctions commerciales. Le client peut s'informer chez lui sur les produits au travers d'Internet, venir les toucher dans le magasin le plus proche qui les expose, acheter chez un autre, disposer ailleurs d'un service après vente, etc... Il s'ensuit une gestion plus flexible de l'occupation de l'espace urbain par les commerces (Rallet, 2005). Il ne s'agit pas d'effacer l'espace physique comme on a pu le croire au travers de l'image d'un commerce virtuel, "hors sol", mais de l'occuper différemment en sachant mobiliser toutes ses ressources.

Un des impacts les plus importants d'Internet sur la production et la consommation des services sera de disjoindre leurs diverses fonctions dans l'espace en cherchant à apparier les caractéristiques de ces fonctions à celles de certains lieux.


IV- UNE NOUVELLE CONCEPTION DE LA MOBILITE

La mobilité est aujourd'hui perçue comme une question centrale de nos sociétés mais elle est analysée de manière assez conventionnelle. On la réduit bien souvent à un problème de transport, c'est-à-dire au développement des infrastructures nécessaires et à l'optimisation des flux qui en résultent. En association avec d'autres facteurs comme l'évolution de l'occupation du temps (de travail ou de loisir), le développement des télécoms introduit des perturbations dans cette vision conventionnelle de la mobilité.

Tout d'abord, la mobilité doit être plus largement intégrée dans une analyse des modes de coordination spatiale entre les agents. Ensuite, plus radicalement, les nouveaux moyens de communication, en particulier les moyens mobiles, nécessitent d'élargir la vision de la mobilité au-delà de ses stricts aspects spatiaux.
La disjonction spatiale repose sur la mobilité des informations, des hommes et des marchandises. La coordination entre les lieux disjoints se fait par une combinaison de ces trois types de mobilité, qui sont davantage complémentaires que substituables. La mobilité des informations s'articule à celle des marchandises ou des voyageurs dans le cadre du pilotage logistique des flux. La communication à distance d'informations génère des déplacements de personnes et la commande en ligne des flux de marchandises, etc...

Pour comprendre l'évolution des schémas spatiaux, il faut analyser la manière dont se combinent les trois types de mobilité et les impacts qu'ont ces combinaisons sur l'organisation de l'espace. Pour analyser ces mobilités, il faut les traiter comme autant de modes de coordination offerts aux agents pour se coordonner dans l'espace. Passer donc d'une vision de la mobilité comme flux de transport à optimiser à celle qui consiste à l'intégrer à une analyse des dispositifs de coordination entre agents et, à ce titre, à ne pas la séparer d'une problématique générale de la coordination. Il faut « dé-spatialiser » la conception de la mobilité en intégrant une dimension spatiale dans l'analyse de la coordination. Les sociologues (Urry, 2005) l'ont davantage fait que les économistes.

Mais les nouveaux moyens de communication, en particulier la très large diffusion des outils mobiles de communication, exigent d'aller plus loin. Il y a aujourd'hui plus de téléphones mobiles diffusés que de téléphones fixes. Ceci vaut pour tous les pays, y compris les pays en développement. Alors que l'attention est surtout portée sur l'inflation des débits, la grande révolution des télécoms dans les dix prochaines années sera la généralisation des outils mobiles de communication, ce qu'on appelle l'Internet Mobile. Ces outils apportent deux caractéristiques nouvelles à la communication : la continuité de la communication et l'individualisation des terminaux.

La continuité, c'est la possibilité que la chaîne de transmission de l'information ne soit plus rompue par des temps « morts » comme par exemple le temps de transport ou le temps passé à l'étranger. Où que l'on soit, on peut toujours être joint et avoir accès aux systèmes d'information. L'individualisation des terminaux est l'autre aspect important de la révolution opérée par l'avènement des outils mobiles de communication. Les terminaux (téléphone mobile, PDA, ordinateur portable...) deviennent des outils individuels. D'une certaine façon, la mobilité est la conséquence de cette individualisation : les terminaux se déplacent avec l'individu qui les possède. Il s'ensuit que l'outil peut être mobile et l'individu immobile (40% des appels sur téléphone mobile sont actuellement passés à partir du domicile des personnes). Grâce à l'individualisation des terminaux, les messages touchent plus efficacement leurs destinataires. Ils sont en outre personnalisables.

Ainsi dans le domaine professionnel, il était souvent difficile de joindre des responsables en raison des filtres posés (secrétaires, messageries vocales...) pour les protéger d'une communication envahissante. L'e-mail d'une part, l'individualisation des terminaux mobiles d'autre part ont rétabli une communication directe.
L'efficacité de la communication est considérablement renforcée car la continuité de la communication ajoutée à l'individualisation des terminaux permet de réaliser à distance une des propriétés qui constituait l'apanage de la relation de proximité géographique : s'adresser au moment où on le souhaite à une personne bien définie. Dès lors qu'on peut être joint ou se connecter à tout moment sans problème d'adressage des messages, l'espace se présente pour certains types de relations comme un continuum de communications où l'on passe sans grand heurt d'une relation de proximité géographique à une relation distante et vice versa. Si la mobilité ainsi redéfinie se généralise, comme on peut s'y attendre avec la portabilité croissante des terminaux , alors il existera de plus en plus de situations de communication marquées par une indifférenciation relative du proche et du lointain ; la distinction entre les proximités géographique et organisée vient à être entamée par la possibilité d'échanges permanents et répétées même à distance.


CONCLUSION

A la question initiale (être proche est-il encore nécessaire à l'heure d'Internet ?), nous avons répondu oui et non.

Oui parce que la proximité géographique continue d'importer. Elle importe parce que les facteurs indirects d'agglomération ne cessent de croître. Les raisons de s'agglomérer dans de grandes métropoles sont puissantes, même si les agents se coordonnent facilement à distance pour réaliser une transaction ou une tâche grâce aux TIC. Il en résulte une économie d'archipels. Elle importe aussi parce que les contraintes de coût et les actifs stratégiques se concentrent désormais dans les extrémités des réseaux. Dans une économie où la mise à distance de l'acheteur et du vendeur, du prestataire de services et de l'utilisateur s'accroît, le contact direct devient une ressource essentielle. La dé-territorialisation de certaines dimensions des activités économiques a pour contrepartie une re-territorialisation d'autres aspects. Il faut être au loin et au près, tenir les deux bouts de la géographie.

Non parce qu'il est devenu plus facile d'établir des relations à distance grâce à Internet mais aussi au développement conjoint des réseaux de transport des hommes et des marchandises.
Mais notre réponse principale se situe au-delà de la question initiale. L'hypothèse que nous formulons est celle de la construction d'un continuum spatial où l'on passe sans sans grande rupture de relations de proximité à des relations distantes. Les relations de proximité sont de plus en en plus médiatisées par des outils de communication, la communication entre proches ayant lieu comme s'il y avait de la distance tandis qu'un contact permanent et personnalisé est maintenu dans les relations distantes grâce aux terminaux mobiles. La question est de savoir quels seront les effets de ce continuum spatial sur l'organisation spatiale des activités.


BIBLIOGRAPHIE


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# Posté le lundi 07 avril 2008 16:22

Modifié le lundi 07 avril 2008 16:32